Homélie du Jeudi Saint 2020

Chers frères, chères soeurs,
Le confinement ne nous a pas permis de nous rassembler, mais nous pouvons vivre ce temps fort du Triduum pascal en unissant nos coeurs par une prière fraternelle et familiale. Que puisse le Seigneur unir nos coeurs spirituellement pour vivre loin des autres cette célébration. Oui, chaque année, le jeudi saint nous nous retrouvons pleins de joie en célébrant ensemble la fête de l’institution de l’Eucharistie. C’est par elle que le Seigneur se rend par-dessus tout présent à nous. Cette année, la fête est bien particulière, puisque beaucoup ne pourront pas avoir accès au Corps du Christ dans le cadre d’une célébration. Toutefois, ce « jeûne » de l’Eucharistie pourra nous aider à mieux réaliser ce que signifie réellement pour nous recevoir le Corps du Christ.
Je voudrai avant tout rappeler que durant la semaine sainte nous célébrons la messe chrismale. Dans le rite catholique latin, la messe chrismale n’appartient pas, au sens strict, au Triduum pascal. Si elle a lieu le plus souvent le Jeudi Saint au matin, elle peut être transférée à un autre jour, pourvu qu’elle soit proche de Pâques, voilà pourquoi dans notre diocèse, nous la célébrons le mardi saint. Au cours de cette messe l’Evêque bénit les huiles (Saint Chrême, huile des malades et l’huile des catéchumènes) et les prêtres renouvellent leur engagement sacerdotal.
Aujourd’hui nous célébrons la Cène du Seigneur, le repas dans lequel Jésus institue l’eucharistie et fait de ses apôtres les ministres de ce sacrement et de tous les sacrements. Nous pouvons remarquer que si les trois évangélistes Mathieu, Marc et Luc rapportent ce grand moment, Jean rapporte un épisode simultané et étonnant : Jésus lave les pieds de ses disciples. Ce récit est étonnant car si tous les 3 autres sont fidèles à la Tradition, tous montrent que les Apôtres ont pris un bain avant ce repas et ont fait les ablutions rituelles. De plus, ce geste est un geste d’esclave. Comment Jésus qui est bien pour eux le Messie peut-il faire une telle chose ? Jésus pose un geste déroutant, un geste d’amour et de pardon.
1-Un geste déroutant : c’est d’ailleurs la réaction de Pierre : « TOI Seigneur, tu veux me laver les pieds ? » Pierre ne comprend pas et refuse pensant que Jésus ne peut pas s’abaisser à un tel acte. En effet, la stupéfaction, puis la véhémente protestation de Pierre viennent d’un respect et d’un amour sincère envers Jésus, mais cet amour est encore trop peu éclairé. Pierre, ne l’oublions pas, a un jour répondu à Jésus : « Tu es le Christ, le Messie de Dieu, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16). Il n’est pas pensable pour Pierre de voir Jésus à ses pieds « Tu ne me laveras pas les pieds, non jamais ! » Il en est vraiment indigné. Pierre ne comprends pas une telle humiliation de la part du Messie, il ne s’indigne comme lorsque Jésus lui prédit pour la première fois sa Passion (Mt16, 22). Tu n’auras pas de part avec moi. Avoir part avec quelqu’un signifie être associé en communauté avec lui, participer à son amitié ou à ses biens. Ici, Pierre n’a pas besoin d’être lavé, mais de se laisser laver par Jésus. Il s’obstinait à empêcher Jésus d’accomplir son acte d’humilité, il romprait avec lui, il s’exclurait de son amitié, car il ne faut pas mettre obstacle aux humiliations du Sauveur, qui sont nécessaires au salut des hommes, selon le plan divin.
Pierre ne se laissera faire que lorsque la Parole de Jésus lui ouvre le coeur : « si je ne te lave pas les pieds tu n’auras pas part avec moi » et dans son élan il veut être lavé tout entier. Il est évident que Jean, l’auteur de l’évangile, n’est pas dans une affaire de propreté rituelle ! Nous sommes pleinement dans la signification de ce geste : l’abaissement de Jésus qui se fait serviteur jusqu’au bout. Il lave les pieds de ses apôtres mais, en fait, il les sanctifie, il les rend purs. C’est ce qu’il demande à son Père : « sanctifie-les dans ta vérité » (Jean 17, 17). Nous savons que nous ne pouvons pas nous purifier nous-mêmes : c’est le pardon de Dieu qui nous rend purs, « lave-moi de ma faute, Seigneur, purifie-moi de mon péché » (Ps 50). Quand saint Paul dit « vous avez revêtu le Christ », il veut tout simplement nous dire que: vous êtes rempli du Christ, vous êtes purifiés dans le Christ. Le lavement des pieds est une leçon d’humilité et de charité.
2-Un geste d’amour et de pardon : c’est le commandement nouveau donné par Jésus à ses Apôtres. « Si je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et votre Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné pour que vous fassiez vous aussi comme moi j’ai fait pour vous ».
Il ne s’agit pas simplement de faire du bien aux autres, d’être « en tenue de service » à leur égard. Ce commandement s’adresse aux Apôtres et il ne se comprend qu’en lien avec ce qui se passe à ce moment intense du repas, de la Cène du Seigneur. Jésus anticipe ce qu’il va vivre dans quelques heures : le sacrifice total, le don de sa vie pour l’humanité tout entière depuis la création du monde jusqu’à la fin des temps. Le lavement des pieds est le signe de l’amour qui vient rejoindre les Apôtres, qui les sanctifie et les rend dignes d’accomplir à la suite du Christ son sacrifice suprême. Il faut mettre en parallèle les deux commandements qu’Il leur donne : « faites ceci en mémoire de moi « (le ministère eucharistique) « faites vous aussi, comme moi, ce que j’ai fait pour vous ».
La miséricorde du Seigneur fait aussi de ses Apôtres les ministres du pardon des péchés puisque dans la même ligne, selon Saint Jean, au soir de Pâques Jésus donne le commandement et le pouvoir à ses Apôtres de pardonner les péchés. Nous savons bien que dans le sacrement du pardon le Seigneur vient laver les pieds de ses disciples et les inonder de sa miséricorde.
Tout ceci nous fait entrevoir les liens inséparables qu’en ce Jeudi-Saint nous célébrons dans le mystère du Christ qui donne sa vie. Le lavement des pieds révèle à la fois l’abaissement et la toute-puissance du Christ. C’est exactement ce que nous retrouvons dans les sacrements : la pauvreté du signe (l’eau, le pain, le vin, l’huile…) et l’immensité du don de Dieu par la puissance du Christ. Cette puissance est celle de l’Amour qui s’incarne, qui rejoint chacun (dans nos différents lieux de confinement) et qui, seul, nous purifie et nous rend dignes de ce don.
C’est pourquoi l’Eucharistie est une réalité divine qui se réalise entre les mains d’un homme pauvre pécheur mais appelé par le Christ à agir en ses lieux et places, « in persona Christi ». Parce que nous sentons notre faiblesse comme Pierre, nous disons « Seigneur, tu ne nous laveras pas les pieds ». Or c’est l’orgueil humain qui parle car il nous faut être bénéficiaire de la miséricorde du Seigneur, de son amour gratuit pour pouvoir le rendre présent. Et Pierre après la résurrection pourra dire « tu sais tout, Seigneur, tu sais bien que je t’aime » (Jn21, 17) mais auparavant il va connaître dans la terrible nuit de la Passion de son Maître la trahison. Il faudra le regard de Jésus pour le relever, pour la deuxième fois Jésus était descendu jusqu’à lui. L’eucharistie et tous les sacrements c’est cet abaissement de Dieu par Jésus pour nous rendre semblables à Lui et nous faire vivre de Lui.

Frères et soeurs, ce soir et durant ce triduum pascal, quoi qu’il en soit de notre isolement, nous sommes invités à être présents auprès du Christ et auprès de tous ceux qui actuellement vivent l’inquiétude ou l’épreuve de la maladie. Le Seigneur est auprès de nous et nous conduit, ce soir à nous rendre tout spécialement présents en son nom et par la prière, auprès de ceux qui souffrent le plus. Soyons avec Lui, porteurs de l’Espérance qui nous redonne la Vie, en faisant de nous des serviteurs.
Amen !